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Thibaut Reffay : “Il faut une structure dédiée à l’innovation dans l’écosystème des secours”

Le fondateur de l’association Atraksis, qui porte l’innovation dans les services de secours, détaille un appel à projets autour de la tech et analyse longuement les conditions de son développement dans le secteur. La pandémie a permis d’accélérer certaines transformations, relève-t-il.  

Vous lancez l’appel à projets Innov’Up Tech et Secours en partenariat avec la Région Île-de-France, Bpi et les 4 SDIS de la région parisienne. Quels en sont les enjeux ? 
Ils sont multiples. Tout d’abord, il s’agit d’encourager des projets d’innovation en renforçant les liens entre acteurs publics et privés, et plus particulièrement en facilitant l’accès, pour les porteurs de technologies, aux terrains d'expérimentations que sont les services d’incendie et de secours (SDIS). Cette phase d'expérimentation étant l’une des plus critiques dans le processus d’innovation, le partage du risque financier offre un contexte privilégié pour tester.
La région et BPI pourront apporter jusqu’à 500 000 euros de co-financement sur chacun des 5 projets sélectionnés. Le jury se réunira le 25 mai, avant le début programmé des expérimentations début septembre. Nous profiterons des projets lauréats pour tester notre concept de Lab Secours, une structure d'accompagnement et d'accélération des projets d’innovation, qui les suivra pendant les dix-huit mois de l’expérimentation.
Le deuxième enjeu, c’est de pouvoir rendre visible l’innovation dans les services de secours, et donc de l’y attirer. Nous pensons qu’en facilitant l’accès aux porteurs de technologies et en valorisant les belles histoires, une dynamique vertueuse peut s’enclencher, à deux niveaux : les secours disposeront de meilleures solutions au quotidien, et les acteurs économiques créeront de la valeur en éprouvant leurs technologies au contact de la réalité de terrain. La connexion à d'autres écosystèmes d’innovation aura un effet démultiplicateur. 
Le dernier enjeu, qui est double, est plutôt lié à notre association : montrer l’intérêt de mutualiser les ressources des SDIS dans des projets d’innovation d'une part, et d’ouvrir et co-construire avec des acteurs variés d’autre part.

L'approche est donc globale ? 
Il s’agit de trouver des solutions concrètes pour permettre aux équipes des SDIS franciliens de bénéficier des meilleures technologies pour mieux réaliser leur mission, à savoir sauver des vies. La région Île-de-France va connaître des événements marquants dans les prochaines années (Coupe du monde de Rugby 2023 et JO 2024). C'est l'occasion de stimuler un écosystème et de démontrer le savoir-faire des services de secours et entreprises en France.

Comment les services de secours se mobilisent-ils depuis le début de la pandémie ? Et cette mobilisation appelle-t-elle à y accélérer l’innovation ? 
Dès les premiers instants de la pandémie, les services de secours se sont mobilisés. Au début de la crise, les sapeurs-pompiers ont en de nombreux points du territoire su s’adapter et soutenir le système de santé, notamment dans certains départements, en créant des postes médicaux avancés pour soutenir les urgences, très sollicitées.
Aujourd’hui, tout en continuant à gérer les sollicitations courantes, ils participent activement aux opérations de vaccination dans des centres communaux et dans les grands vaccinodromes départementaux. Comme toute crise majeure, la crise du Covid-19 a mis sous tension nos organisations et leur mode de fonctionnement. Le terrain a su s’adapter sans trop de difficultés – c’est la force des services de secours – mais l’organisation “administrative” a été un peu plus affectée. Les procédures parfois lourdes, les nombreux niveaux de prises de décisions et une utilisation du numérique insuffisante ont montré leurs limites. Cette crise a contribué à accélérer certaines transformations et à lever certains blocages. Cela met en lumière la nécessité de repenser les systèmes et leurs organisations. 

Quels sont les nouveaux défis, les nouvelles menaces qui se posent aujourd’hui ?  
Le secteur du secours, comme tous les autres, doit répondre à de nouveaux défis. Outre les enjeux majeurs que connaît toute organisation (transformation numérique, multiplication des connaissances, accélération du temps), il voit ses missions se multiplier et se complexifier : l'incendie de Notre-Dame en 2019, la crise sanitaire actuelle, la multiplication et l’intensification des catastrophes climatiques, sans oublier l’activité courante (accidents de circulation, accidents domestiques, malaises cardiaques, incendies…). Ses acteurs sont donc forcés de se transformer sur deux tableaux. Dans leurs missions du quotidien sur le terrain, et dans leurs structures et organisations. Réussir à mener les deux en parallèle est un défi important mais incontournable.

Après l’annonce d’une future Agence de l’innovation pour les transports (AIT), ou encore de la récente Agence de l’innovation de défense (AID), vous appelez à votre tour à créer une Agence de l’innovation pour les secours. Pourquoi est-ce nécessaire ? 
L’innovation est un levier de transformation puissant, qui nécessite cependant un portage et une organisation spécifique. La structure de l’agence n’est ni une nécessité, ni un objectif. Ce qui est important à nos yeux c’est d’avoir un organe dédié avec une volonté forte, des moyens, un mode de fonctionnement agile et qui poursuive l’objectif de faciliter, coordonner, animer l’innovation dans l’écosystème incendie-secours. Aujourd'hui, de nombreux freins et obstacles ralentissent ce processus : des procédures administratives lourdes et complexes ; une méconnaissance des dispositifs de financements ; des difficultés d’accès aux terrains d'expérimentation pour les entreprises ; et des ressources mobilisées sur des activités courantes. Mais une particularité organisationnelle rend l’innovation encore plus complexe dans cet écosystème. Très fragmenté et hétérogène, le secteur est principalement composé de sapeurs-pompiers, répartis en une centaine de services départementaux d’incendie et de secours – établissements publics administratifs autonomes dotés de des capacités hétérogènes. À l’exception de la Brigade des papeurs-Pompiers de Paris et du Bataillon des marins-pompiers de Marseille, qui sont des unités militaires. D’autres acteurs concourent également à des missions de secours, comme la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM), le Peloton de gendarmerie de haute-montagne (PGHM), les CRS de montagne et côtier, et dans les cas les plus graves, les équipes des services d’aides médicales urgentes, qui assurent la prise en charge médicale pré-hospitalière.
Comme l’AID pour le secteur de la défense ou la récente AIT pour le secteur du transport, l’objectif d’une possible structure dédiée à l’innovation dans le secours ne serait pas d’innover à la place des acteurs du secours mais de favoriser l’innovation en fédérant l’ensemble des nombreuses parties prenantes et en permettant un effet levier. En deux mots : catalyser en canalisant.

Quelles seraient les interventions de cette structure ? 
Cette structure dédiée à l’innovation pour les secours que nous appelons de nos voeux pourrait avoir des missions suivantes : entretenir une veille de l’innovation et référencer les projets innovants ; promouvoir une culture de l’innovation dans le secteur du secours ; favoriser l’émergence d’idées nouvelles ; établir des partenariats avec les acteurs de l’innovation (public et privés) ; accompagner les porteurs de projets innovants et leur apporter les ressources nécessaires à leur développement ; soutenir le développement de prototypes et lancer ou faciliter les expérimentations. Enfin, aider à la co-construction public-privé pour valoriser les savoir-faire français et créer de la valeur en alliant savoir faire métier et savoir faire industriels et technologiques.

Au-delà de cette possible structure, comment accélérer la transformation des services de secours ?  
La première étape qui nous apparaît primordiale est de partager et mutualiser ces projets de transformation, qu’ils soient technologiques ou organisationnels. C’était notre priorité avec l’appel à projets Innov’Up Tech et Secours. Rassembler les 4 SDIS sur le sujet de l’innovation et en fédérant les forces de chacun.

Nouvelles technologies, synergies territoriales, approche managériale... Quels leviers activer ? 
Nous pensons que le principal levier est organisationnel, suivi du levier managérial et enfin du levier technologique. Les synergies intra-territoriales,  public-privé ou État-collectivités doivent se multiplier pour tirer profit de la force de chacun au profit des usagers, des acteurs du secours et de la filière industrielle, plus globalement de la France.
Nous pensons que tous les acteurs ont un rôle à jouer dans la pratique de l’innovation. Le pilotage, la facilitation et l’animation de l’innovation dans le secours par une structure dédiée est donc, de notre point de vue, incontournable. Réussir à détecter, à intégrer et à déployer rapidement des projets innovants issus des pratiques de terrain ou de technologies matures d’autres secteurs d’activités, constitue pour nous une priorité.

Propos recueillis par Sylvain Henry 

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