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Jean-Pascal Lanuit : “Bienvenue au corps unique des administrateurs de l’État !”

Après les annonces de réforme de la haute fonction publique, Jean-Pascal Lanuit, président de l’Usac-Unsa, l’un des 2 syndicats des administrateurs civils, se réjouit de la création prochaine d’un corps unique de sortie des administrateurs de l’État qui était déjà envisagé lors de la création de l’ENA en 1945. Mais à l’époque, la main du politique avait tremblé, rappelle-t-il.

“L’ENA, c’est l’État, et l’État, c’est la France.” De synecdoque en synecdoque, s’est profondément ancré dans notre pays le lieu commun selon lequel tous les maux de la nation trouveraient leur origine dans son système de formation de certains des fonctionnaires supérieurs. Rappeler que cette école, portée par le Conseil national de la résistance, a été un formidable agent de démocratisation de l’accès à la haute fonction publique, un instrument puissant et reconnu au service de la modernisation du pays, une école enviée par l’étranger. Que si Philippe de Villiers, Jean-Pierre Chevènement, Édouard Philippe ou Martine Aubry en sont issus, on peut difficilement dire qu’elle produit des clones. Qu’elle est bien plus ouverte à la diversité que les autres structures de l’enseignement supérieur et qu’elle ne fournit même qu’une part marginale des hauts fonctionnaires, et a fortiori des décideurs publics… ne suffira jamais. L’ENA est née comme un symbole, et va mourir comme un symbole, c’était son destin que de porter des enjeux qui la dépassaient tout en luttant bravement pour répondre fidèlement aux demandes insatiables autant que contradictoires qui lui étaient adressées.

Mais les enjeux restent. Le président de la République s’est saisi d’un sujet fondamental, trop longtemps négligé par les responsables politiques nationaux : comment, dans un monde d’une complexité croissante et inévitable, incertain voire dangereux, garantir à la nation une élite administrative intègre et efficace, en qualité et en quantité suffisante pour une République qui n’a pas renoncé à peser dans l’Histoire et réunit presque 70 millions d’habitants épris de liberté et d’égalité et, parfois même, de fraternité ?

À cet égard, les axes qu’il dessine s’inscrivent bien plus dans un dépassement de ce qu’a été l’ENA que dans un renoncement à son esprit originel.

Pour garder son indépendance au service de la nation, l’État doit conserver sa pleine souveraineté sur le recrutement de ses cadres supérieurs et dirigeants dans le respect du principe d’égalité d’accès aux emplois publics. Abrité de la mode des diplômes ou des écoles, des réseaux ou de l’entregent, il prend les gens pour ce qu’ils démontrent, non pour ce qu’ils détiennent ou l’endroit d’où ils viennent. C’est le principe du concours, conservé, réaffirmé y compris pour contrer certains déterminismes sociaux qui sapent notre société.

Les corps de contrôle, comme le Conseil d’État et la Cour des comptes, dont le rôle est indispensable, piocheront au sein des administrateurs de l’État des agents motivés et au fait des réalités, parfois cruelles, de l’administration.

Les cadres supérieurs publics doivent être formés, rôle dorénavant de l’Institut du service public, en formation initiale comme continue. Il ne s’agit pas de rajouter une couche de connaissances académiques sur des lauréats sélectionnés déjà à un niveau sans pareil, mais de préparer à l’exercice de métiers publics qui n’ont tout simplement pas d’équivalents dans le reste de la société et de l’économie, et exercés dans des circonstances tout aussi spécifiques. Bien trop d’échecs publics de ces dernières années trouvent leurs origines dans une médiocre imitation de solutions sur étagère inventées ailleurs pour d’autres ; l’État doit réinvestir dans son capital humain et retrouver le courage d’élaborer ses propres doctrines de gestion, adaptées à ses défis.

Le corps unique de sortie ? Il était déjà envisagé en 1945 avec l’ENA et la main a tremblé. Nous ne sommes plus si riches que l’on puisse se permettre le luxe de gâcher chaque année 80 % d’une promotion des meilleurs cadres en leur laissant entendre que leurs vies professionnelles sont déterminées par leurs performances mesurées une fois pour toutes à l’aube d’une carrière appelée à s’allonger. Les corps de contrôle, comme le Conseil d’État et la Cour des comptes, dont le rôle est indispensable, piocheront au sein des administrateurs de l’État des agents motivés et au fait des réalités, parfois cruelles, de l’administration. Et pour ceux qui poursuivent dans ce corps, qui doit être suffisamment attractif pour offrir de réelles perspectives à ceux qui s’engagent dans la difficile conduite des affaires publiques, ils accepteront bien mieux le contrôle et les avis de ceux qui, en plus d’un concours et d’une formation commune, leur présenteront aussi la légitimité issue d’une expérience semblable des réalités administratives. L’État a besoin plus que jamais de ces fonctions d’expertise, de contrôle, d’évaluation, d’inspection, voire d’introspection : s’il ne les renforce pas, l’autorité politique deviendra vite la marionnette de groupes de consultants privés, avec les résultats déplorables autant que prévisibles que l’on constate depuis des années chez nos voisins, notamment.

Des grandes lignes ont donc été tracées, des principes réaffirmés. L’enjeu, maintenant, sera l’effectivité réelle. Ce chantier est immense, complexe, largement invisible pour l’opinion publique, les résultats ne seront pas sensibles avant des années. Il doit être conduit avec détermination et pugnacité au service de la restauration d’une haute fonction publique de carrière en qualité et quantité suffisante, pour donner son plein effet à cette impulsion politique inédite depuis longtemps de refonder la gouvernance publique et répondre aux défis de la nation.

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