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Michel Fournier (AMRF) : “Nous avons l’ambition et peut-être la folie de croire au devenir de nos villages”

Élu président de l’influente Association des maires ruraux de France (AMRF) le 14 novembre, Michel Fournier détaille dans un entretien à Acteurs publics sa vision de la ruralité. Dans le contexte de crise sanitaire, sociale et économique, le maire du village des Voivres (300 habitants, dans les Vosges) appelle le gouvernement à accélérer la mise en œuvre de l’agenda rural et à une meilleure considération des acteurs ruraux.

Michel Fournier, maire des Voivres (Vosges) et nouveau président de l’Association des maires ruraux de France (AMRF).

Vous remplacez Vanik Berberian à la tête de l’Association des maires ruraux de France (AMRF) dans le contexte sensible de la crise sanitaire actuelle et sociale à venir. Quel est votre état d’esprit ? 
Vanik Berberian a des soucis de santé depuis un an, ce qui complique sa disponibilité pour le mandat de président des maires ruraux, qu’il exerçait à merveille, avec talent, passion et engagement. Nous avons été amenés à envisager une nouvelle gouvernance. Je n’ai aucune ambition personnelle et je pense à Vanik Berberian et à tout ce qu’il a apporté en favorisant la forte reconnaissance de notre association, devenue un interlocuteur privilégié du gouvernement et du Parlement. J’ai ma personnalité, différente de la sienne, et j’incarnerai avec la nouvelle équipe nos positions et nos revendications. Dans ma vie, j’ai toujours été un “patron” indépendant de tout affichage politique. “À jamais libre et non incorporable”, comme la devise inscrite au fronton de ma mairie. Mon engagement est profond et j’ai fait le choix de continuer à défendre et à faire vivre nos ruralités. Et ce à travers nos communes et certaines de nos valeurs intemporelles ! Viscéralement, je dirais, comme beaucoup de nos collègues, nous avons cela “dans la peau”. Nous avons simplement l’ambition et peut-être la folie de croire au devenir de nos villages ! Mais ça marche !

Oui, très clairement, il faut accélérer et obliger la mise en œuvre de l’agenda rural. Il est une pièce maîtresse pour aider la ruralité à relever les challenges et à répondre aux besoins nouveaux.

Le gouvernement a relancé, à l’occasion du deuxième comité interministériel aux ruralités, qui s’est tenu samedi 14 novembre, les mesures de l’agenda rural décidé l’an passé. Êtes-vous satisfait ? 
Au sortir de la crise des “gilets jaunes”, au printemps 2019, le président de la République, après avoir pris conscience du rôle clé des maires, mais également du fait que cette France était aussi rurale, a demandé à son gouvernement de travailler sur l’idée d’un “Agenda rural français”, en s’inspirant d’une démarche du Parlement européen que l’AMRF avait contribué à faire émerger. C’est ainsi qu’est née la mission “Agenda rural”, dans laquelle nous avons pris notre part avec d’autres maires pour faire 200 propositions. L’État en a gardé, telles quelles, un quart et en a amendé ou rajouté 130 pour aboutir à 181 mesures qui l’engagent, et ce avant même la nomination de Joël Giraud comme secrétaire d’État chargé des Ruralités. C’était il y a plus d’un an, et six mois ont ensuite été nécessaires pour acter les choses et commencer à les mettre en œuvre. Oui, très clairement, il faut accélérer et obliger la mise en œuvre de l’agenda rural. Il est une pièce maîtresse pour aider la ruralité à relever les challenges et répondre aux besoins nouveaux. Nous, les ruraux, comme les autres, avons obligation de nous réinventer pour être en accord avec les mutations sociétales et environnementales qui, parfois, nous bousculent !

Cela ne va donc pas assez vite ? 
Certes, la crise sanitaire est passée par là, mais nous aurions aimé que cela soit plus rapide. Il ne faut plus perdre de temps. Saluons les premières mesures, mais reconnaissons aussi que celles-ci sont pour ainsi dire les plus simples à mettre en œuvre, comme nommer des “référents ruralité” dans les ministères ou décompter les mesures qui étaient à l’agenda parlementaire comme plusieurs dispositions des lois “LOM” [loi d’orientation des mobilités, ndlr] ou “Engagement et Proximité”. Ce qui compte, c’est de mettre en œuvre la loi afin de changer le quotidien des habitants, pas simplement de la voter ! Ce qui progresse, c’est la prise de conscience. Nous le devons à notre action collective au sein du Parlement rural suite à cette action phare : “Ruralisons !”, en juin 2019. Force est de constater que cela a porté ses fruits ! Désormais, nous souhaitons que pour chaque décret, chaque projet de loi, la question de l’utilité d’une disposition pour le monde rural soit étudiée. Une des mesures de l’agenda rural stipule que chaque projet de loi inclut des études d’impact territoriales. Où en sommes-nous, par exemple, sur ces textes ? Nous saluons la nomination des référents ruraux dans chaque ministère. Nous aurons ainsi un interlocuteur avec lequel échanger, préciser les choses si besoin, alerter si cela ne va pas dans le bon sens. Pour autant, notre vigilance est plus que jamais de mise et nous serons intransigeants avec l’État quant à l’accélération de la mise en œuvre de l’agenda rural, du statut de l’élu et du financement des collectivités locales rurales.

L’ancien maire de Prades nous ressemble, mais cette ressemblance ne nous assure pas qu’il partage toujours notre idée de ce qui est nécessaire.

La nomination d’un secrétaire d’État à la Ruralité, en juillet dernier, relève-t-elle du symbole ou est-ce une avancée réelle pour vous ? 
Au-delà du symbole, j’avais personnellement insisté auprès du Premier ministre, Jean Castex, et de Jacqueline Gourault [la ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, ndlr] pour nommer un interlocuteur plus spécifique. Nous souhaitions vraiment cette arrivée. L’ancien maire de Prades [Jean Castex, ndlr] nous ressemble, mais cette ressemblance ne nous assure pas qu’il partage toujours notre idée de ce qui est nécessaire. Joël Giraud nous ressemble au niveau de son parcours d’élu rural. Il a pris les choses en main, nous lui faisons confiance pour continuer à faire avancer nos sujets. Mais il aura besoin de notre appui pour faire pression au sein de son gouvernement et de l’administration sur les problématiques du monde rural. Certaines mesures de l’Agenda sont prioritaires et le retard dans la mise en œuvre nous préoccupe. Je pense par exemple au processus obligeant chaque élève médecin à faire un stage en zone rurale. Cela permettra de faire connaître le monde rural aux praticiens et de contribuer à les fixer dans les territoires. Beaucoup ont un jour découvert le monde rural et n’ont plus voulu le quitter !

Quelles sont ces autres mesures prioritaires ? 
Une mesure nous tient particulièrement à cœur, concernant la création de communes nouvelles. Nous exigeons que lors de chacune de ces créations, la population soit associée par une consultation obligatoire avant les décisions des conseils municipaux. L’Association des maires de France ne nous suit malheureusement pas, alors qu’il s’agit d’un principe de démocratie participative. La population doit être entendue. Concernant le dispositif des zones de revitalisation rurale (ZRR), prolongé pendant deux ans, il doit être amplifié. L’approche est socio-économique alors qu’une approche générale doit être privilégiée, qui engloberait la question de la fermeture des écoles, de l’installation des médecins… Ces dispositifs ne peuvent plus être déterminés à l’aune des seules intercommunalités, mais bien des situations réelles et vécues dans les territoires. C’est notre proposition clé d’un programme “Villages d’avenir” qui encourage et facilite les initiatives au regard des spécificités.

Pointez-vous une forme de recul démocratique sur ces dispositifs – ZRR, communes nouvelles, etc. –, qui seraient trop techniques ? 
Le recul démocratique n’est pas lié à ce gouvernement. Ne nous trompons pas de cible. La première cible, c’est la loi NOTRe [portant nouvelle organisation territoriale de la République, ndlr] de 2015, dont les incidences négatives apparaissent aujourd’hui. Je ne sais pas ce qu’a apporté la loi NOTRe de positif pour le monde rural… Et derrière tous ces élus locaux, ce sont nos habitants, nos administrés que nous représentons, ne l’oublions jamais !

Quand cela irrite, on se gratte et ensuite on se soigne. La loi “Engagement et Proximité” est une première réponse, aménageant certains dispositifs de la loi NOTRe et venant en soutien des élus locaux.

La loi NOTRe a notamment installé des seuils démographiques pour les intercommunalités, avec la fusion de certains établissements publics de coopération intercommunale. Faut-il, selon vous, une réponse législative ? 
La politique politicienne n’est pas étrangère à tout cela. Les choses peuvent être réglées de manière pragmatique. On a évoqué les irritants de la loi NOTRe. Quand cela irrite, on se gratte et ensuite on se soigne. La loi “Engagement et Proximité” est une première réponse, aménageant certains dispositifs de la loi NOTRe et venant en soutien des élus locaux. La loi “3D” en cours de préparation va aller, je l’espère, également dans ce sens. On procède par étapes. Mais certains territoires sont aujourd’hui en grande difficulté et doivent faire l’objet d’un accompagnement de la puissance publique beaucoup plus fort. 

Le plan de relance du gouvernement est-il suffisamment tourné vers le monde rural ? 
Personne ne pouvait envisager la pandémie. Des réponses urgentes ont été apportées et doivent être saluées. Mais quand on parle de difficultés sociales, il faut bien comprendre qu’elles sont gérées au quotidien par les communes et les élus de proximité. Nous prouvons toute notre utilité, liée à notre proximité ! Concernant le plan de relance, les enveloppes en jeu sont très, très conséquentes. On le voit : les réponses des communes locales et des services publics locaux sont limitées du fait de la faiblesse de nos infrastructures. Nous voulons faire des investissements productifs, mais nos capacités financières n’ont cessé de reculer depuis vingt ans. Il va falloir sortir de cette impasse.

Demandez-vous des lignes budgétaires accrues dans le budget 2021 ?
La précédente mandature avait accéléré la diminution de la dotation aux communes. Ce gouvernement a gelé nos dotations globales de fonctionnement (DGF) : pas de diminution, mais pas d’augmentation non plus. Dans le cadre du plan de relance, il serait en effet très pertinent d’augmenter la DGF de manière très significative pour améliorer les moyens d’investir dans les communes en situation difficile. Nous l’avions dit, nous pouvons nous engager à consacrer ces dotations à la transition écologique.

Depuis le mois de mars, les élus et acteurs locaux sont souvent allés au-delà de leurs prérogatives pour répondre aux urgences. Comment capitaliser sur cet engagement et cette débrouillardise (souvent des réponses de l’ordre du “système D”) ? 
C’est notre rôle que de répondre aux attentes, aux besoins et aux urgences. C’est une forme de vocation… Nous sommes un premier rempart contre le délitement de la société. Dans le monde rural, la connaissance des situations, des personnes, des vécus est plus précise. Certainement faudra-t-il désormais nous laisser œuvrer et nous donner la latitude pour le faire. Les fonctionnaires doivent suivre dans les territoires. Les préfets et sous-préfets ont transformé leur rôle d’autorité contrôlante en autorité partenaire. Le couple préfet-maire est effectivement pertinent, mais seulement quand chacun a la confiance de l’autre. Nos délégués, en assemblée générale, l’ont dit clairement et c’est désormais mon fil conducteur : “Dans un esprit de coconstruction, en laissant toute sensibilité partisane de côté, nous continuerons à dialoguer avec l’État, avec exigence mais aussi avec de nouveaux partenaires, ouverts à l’idée que la France réussira avec et grâce à la ruralité et ses élus”.

Propos recueillis par Sylvain Henry 

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