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Exclusif : le “grand oral” de Jean Castex devant le corps préfectoral

Selon nos informations, le Premier ministre a tenté de déminer la réforme de la haute fonction publique lors d’une visioconférence le 6 mai avec les membres du corps préfectoral, en présence des ministres Gérald Darmanin et Amélie de Montchalin.

Le Premier ministre Jean Castex et le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, lors de la réunion des préfets, place Beauvau à Paris, le 28 août 2020.

Le message était attendu. Selon nos informations, le Premier ministre, Jean Castex, s’est exprimé jeudi 6 mai à 18 heures en visioconférence devant plusieurs membres du corps préfectoral très inquiets de la réforme de la haute fonction publique et en particulier de la volonté du Président Macron de fonctionnaliser tous les postes de l’encadrement de l’État. Il avait, plus tôt dans la journée, accordé une première audience aux représentants de l'association du corps préfectoral et des hauts fonctionnaires du ministère de l'Intérieur présidée par Christophe Mirmand.

L’information s’est répandue comme une trainée de poudre dans le corps. Sollicité, Matignon n’a pas réagi. “Oui, il a évoqué la fonctionnalisation, je vous le confirme, c'est extrêmement sensible”, assure un haut gradé de la préfectorale. Aux côtés de Jean Castex, se sont aussi exprimés le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin et sa collègue ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Amélie de Montchalin.

Habile, le Premier ministre n’a pas employé les mots qui fâchent de “suppression du corps”. Mais le corps préfectoral l’a compris comme tel. Le Premier ministre a indiqué que le préfet deviendrait un statut d’emploi sur lequel on serait détaché, comme les administrateurs civils le sont aujourd’hui sur des postes de sous-préfet. En utilisant cette comparaison, Jean Castex s’est employé à dédramatiser la réforme et à démontrer qu’elle changerait assez peu les choses en pratique.

Le chef du gouvernement a aussi laissé entendre qu’il existerait, pour ceux déjà titulaires du grade, un droit d’option pour rester préfet ou devenir administrateur général. De manière plus acrobatique, le Premier ministre a aussi précisé que les préfets resteraient gérés par le ministère de l’Intérieur… mais sous le contrôle de la future délégation interministérielle à l’Encadrement supérieur de l’État (Diese). Le chef du gouvernement n’a pas manqué de rappeler qu’il avait lui-même servi à une autre époque chez les sous-préfets (secrétaire général de la préfecture du Vaucluse, à 34 ans). "Corps préfectoral dont j'ai été un sociétaire éphémère, trop éphémère à mon goût, puisqu'on n'a pas voulu me garder", a-t-il lâché. L'ex-maire de Prades a aussi cherché à donner à la fonctionnalisation un autre sens que l’acception politique qu’on lui prête. Magistrat de la Cour des comptes, Jean Castex a ainsi longuement insisté sur son histoire personnelle et les tracasseries administratives qu'il avait pu connaître au gré de ses nombreuses mobilités, notamment au ministère de l'Intérieur. "Mon histoire montre que nous sommes trop cloisonnés", a-t-il dit.

Le ministre de l’Intérieur a, pour sa part, mis l’accent sur une réforme souhaitée par l’opinion quand sa collègue de la Fonction publique a insisté sur la mobilité, la diversité et la formation. Pour Jean Castex, la manœuvre est sensible. Il s’agit de prévenir toute fronde dans une institution très appréciée des politiques en général, et très visible à l’avant-centre de la gestion des crises que la République a connues ces dernières années.

Mais l’inquiétude est bien là. Car derrière la fonctionnalisation, c’est l’ouverture du corps préfectoral qui se joue. Ce dernier a toujours été accessible aux autres profils de la fonction publique, mais cette diversification intervient avant tout chez les sous-préfets, l’une des chapelles les plus ouvertes de toute la haute fonction publique, et à partir de laquelle émergent beaucoup de belles trajectoires. Mais celles-ci laissent du temps au temps. Histoire de bien connaître les ficelles ou les codes non écrits de cet univers particulier, placé sous l’œil du contrôle social permanent, singulièrement en province. De fait, plus on monte dans la hiérarchie, plus l’ouverture se rétrécit. Comme peau de chagrin, au sommet du sommet.

La fonctionnalisation pourrait changer la donne. Les préfets craignent que leurs hauts postes s’ouvrent encore davantage à des profils justifiant d’une faible expérience dans le métier, voire d’aucune expérience. Et ce au détriment des profils conventionnels issus de la maison, le nombre de postes n’étant pas extensible. “La fonctionnalisation, c’est un mot barbare qui peut s’expliquer de manière simple : on nomme des gens sortis du chapeau, jugeait sévèrement dans nos colonnes l’ex-préfète Nicole Klein aujourd’hui à la retraite. Or être préfet, c’est un métier, qui s’apprend avec l’expérience, en gravissant des échelons”. Cette inquiétude est renforcée par une série de cinq nominations, intervenues depuis un an, d'agents sans aucune expérience dans le métier, à des postes de préfet de région, de département et de préfet délégué (cliquez-ici pour en lire le détail). Des choix qui ont fait tiquer en interne alors que le métier de préfet reste marqué depuis une dizaine d’années par un retour en force des missions liées au maintien de l’ordre public (terrorisme, radicalisation, crise sociale et immigration).

L’autre sujet d’inquiétude a trait à la réciprocité que sous-tend la fonctionnalisation. Si les membres de la préfectorale ont demain vocation à être moins présents sur les positions qui sont aujourd’hui les leurs, seront-ils accueillis ailleurs sur des postes aussi séduisants ? Revendication qui pose la question de l'état d'esprit des autres ministères mais aussi celle des compétences acquises dans l’exercice de ce métier. Un jeune préfet nous a un jour pointé la limite du modèle actuel : “Le leitmotiv de la préfectorale, c’est qu’un sous-préfet doit être très bon partout. Un très bon généraliste. Mais à vouloir être très bon partout, vous n’êtes excellent nulle part. Ce qui explique que le modèle des sous-préfets de carrière s’exporte assez mal en interministériel, car il n’y a pas, ou alors très peu, de logiques de filiérisation du modèle sous-préfet. Ça fait un peu partie de nos tabous”. La réforme RH ne fait que commencer.

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