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Camille Mazé : “La résilience suppose un nouveau régime de gouvernance pour le territoire”

Docteur en sciences sociales (ENS/EHESS), chargée de recherche au CNRS en science politique, habilitée à diriger des recherches en sciences de l'environnement (Université La Rochelle), Camille Mazé définit la résilience, relève les conditions de sa mise en œuvre et insiste sur les conditions de la déclinaison des travaux de recherche dans l’action publique. La chercheuse interviendra à l'occasion de l'École d'été de la chaire Territoires et mutations de l'action publique organisée à Sciences Po Rennes du 15 au 17 septembre. 

 

 

Comment définir la résilience ?
C’est un terme fortement utilisé dans le contexte actuel, décliné dans plusieurs disciplines et souvent galvaudé, mais qui renvoie toujours à l’idée de capacité d’un système à faire face à des changements et à retrouver un état d’équilibre. Toute la difficulté consiste à définir l’état initial, la notion d’équilibre et les changements à affronter : par rapport à quand et à quoi ? Quelles imbrications par exemple entre l’économique et l’écologique ? C’est à la fois une question pour la science et un enjeu pour l’action publique, qui passe notamment par la nécessaire définition des descripteurs de la complexité en science et l’établissement d’indicateurs pertinents pour les politiques publiques. 
Ainsi, le sens que nous donnons au terme « résilience » s’inscrit dans la filiation des sciences de l’environnement et approches de résilience ou études de résilience, qui s’attachent à déterminer les interactions et interdépendances à prendre en compte, entre milieux et composantes de la vie sur terre (continuums terre-mer-air) et entre humains et non-humains pour garantir la durabilité des systèmes (socio-écologiques) face aux changements. Les sciences de la résilience travaillent sur ces interactions avec l’idée forte que l’Homme est une composante de ces milieux naturels. 
L’enjeu aujourd’hui, dans le contexte du changement global (dit Anthropocène), est de déterminer les régimes de gouvernance aptes à piloter ces systèmes complexes soumis à de nombreuses incertitudes, à des aléas et à des changements. Il s’agit dès lors d’interroger la capacité des systèmes à faire face aux changements à venir, à les anticiper et à s’adapter, voire à se transformer pour aller vers plus de soutenabilité/résilience ; de travailler sur les interconnexions des systèmes entre eux en faisant une part plus grande aux connaissances scientifiques sur ces systèmes – qu’elles soient écologiques ou sociologiques. 
Sept principes théoriques et donc normatifs, ont été définis pour mettre en place une approche résiliente, dans la publication Principles for building resilience, publiée par Cambridge University Press en 2014 : entretenir la diversité (e.g. biodiversité) ; prendre en compte les formes d’interactions et la connectivité ; intégrer la gestion des variables lentes et les rétroactions ; permettre la réflexion relative aux systèmes adaptatifs complexes ; développer la notion d’apprentissage : la formation mutuelle des acteurs est essentielle ; élargir la participation : tous les acteurs doivent interagir dans une approche démocratique ; élaborer un système de gouvernance polycentrique.

La production et la circulation des savoirs dits légitimes doit pénétrer la sphère publique.

Comment basculer de la recherche à l’action publique ?
Mon approche vise à explorer les concepts scientifiques produits en sciences de l’environnement et à mesurer leur capacité ou non à être opérationnels et efficaces pour l’action publique engagée dans la transition socio-écologique. À cet égard, les concepts de gouvernance des systèmes socio-écologiques et de transformation vers la soutenabilité retiennent particulièrement mon attention en tant que politiste mobilisant les outils de l’anthropologie des relations Humains-Nature, de la science politique et de la sociologie politique des sciences en étroite interaction avec les sciences de la nature et sciences de l’ingénieur pour appréhender les enjeux de la transition de manière globale. Sur mes terrains, j’analyse les capacités des acteurs publics à mettre en opérationnalité ces principes attachés de manière théorique à l’approche Résilience. Comment renforcer les interactions entre décideurs et scientifiques et comment faire des concepts analytiques des instruments de politiques publiques adaptés aux territoires et à leurs habitants ? Les chercheurs doivent produire des recherches fondamentales, travailler au-delà des injonctions à l’interdisciplinarité de manière intégrée et constructive mais s’engager comme d’autres acteurs dans la construction d’une action publique adaptée aux changements en cours et à venir. Pour cela, ils doivent sortir de leur tour d’ivoire, de manière à pouvoir éclairer l’action publique sur le terrain et en retour, les décideurs et acteurs des territoires doivent tendre la main aux scientifiques qui ont beaucoup à dire sur l’état des écosystèmes et des sociétés qui en dépendent. La production et la circulation des savoirs dits légitimes doit pénétrer la sphère publique tout comme les contraintes des mondes politiques, sociaux, économiques, doivent être prises en compte dans les recherches scientifiques pour aller vers le dessein d’une écologie globale, apolitique et efficace. Les décideurs peuvent notamment tirer des enseignements des travaux scientifiques pour mettre en œuvre des modes de gestion adaptative, à condition qu’ils revoient leur manière d’opérer en décloisonnant, en désectorisant et en inventant des régimes de gouvernance plus intégrés et permettant de développer ces modes de gestion adaptés à la complexité. Pour cela, une gouvernance polycentrique et transversale est essentielle, mais cela implique un rééquilibrage des centres de décision, des arbitrages, des relations de pouvoir, des intérêts. L’on voit régulièrement, sur nos terrains en tension entre exploitation et conservation des milieux naturels, des ressources et des sociétés humaines qui en dépendent, des situations où l’État ou un acteur privé continuent d’avoir le monopole alors qu’une gouvernance polycentrique pourrait permettre de faire remonter les enjeux socio-écologiques au premier plan. La gestion des « communs » suppose une gestion publique durable revisitée à l’aune d’une pensée des interactions humains/non-humains dépassant les clivages socialement construits entre l'Humain et la Nature. 

Les frontières écologiques reconnues par la science et l’ingénierie écologique doivent prendre le pas sur les découpages administratifs.

Quels leviers le décideur peut-il activer ?
Beaucoup d’enjeux reposent sur la notion de gouvernance des systèmes socio-écologiques, qui peut être définie et mise en application à l’échelle territoriale, avec tous les acteurs locaux : entreprises, associations, élus, décideurs, scientifiques, éducateurs… Les frontières et continuités écologiques reconnues par la science et travaillées par l’ingénierie écologique doivent par exemple prendre le pas sur les découpages administratifs historiques pour restituer au monde contemporain fluidité, circularité et complexité, nécessaires pour rendre les territoires résilients. En ce sens, les décideurs territoriaux peuvent agir en intégrant les connectivités spécifiques à leur territoire. Prenez l’exemple de la Bretagne, caractérisée par une activité agricole sur les bassins versants qui impacte fortement en amont le milieu marin et les activités d’exploitation des ressources halieutiques telle que la pêche. Il convient de repenser le fractionnement et le cloisonnement entre les services des collectivités pour les repenser de manière à les adapter à une gestion des continuums. Un service dédié à la terre, un autre dédié à la mer, cela ne peut plus fonctionner ; une politique climatique d’un côté, une politique en faveur de la biodiversité de l’autre, cela n’a pas de sens ! Les acteurs et experts doivent dialoguer entre eux et installer une pensée et une action du continuum terre-mer, du continuum biodiversité-climat-océan, terre-mer-air, humains/non-humains. 
Cette question est fondamentale pour intégrer la complexité et rendre les systèmes plus résilients et nous sommes là pour accompagner les décideurs et gestionnaires des territoires dans cette tâche d’ampleur en mobilisant à la fois les connaissances sur les écosystèmes, les systèmes politiques et les systèmes sociaux face au changement global. Il faut pour ce faire favoriser clairement des espaces d’interactions entre décideurs et scientifiques et développer la formation, comme s’y attelle la chaire TMAP*. La gestion traditionnelle par ressource doit basculer vers une gestion intégrée. Les paradigmes de gestion et de gouvernance eux-mêmes doivent évoluer, les structures doivent être adaptées à l’appréhension des systèmes complexes afin de donner place à la notion de gouvernance polycentrique chère à la politiste Elinor Ostrom, qui a défini le concept de socio-écosystème. Il est essentiel également, comme je m’y attache, d’intégrer au-delà des injonctions au « bien gouverner » une analyse claire et transparente des relations de pouvoir qui interviennent dans la gestion et régulation des systèmes socio-écologiques. Il est aussi absolument nécessaire de définir l’échelle et d’intégrer les jeux d’échelle du global au local afin de comprendre : à partir de quels territoire et interactions parle-t-on d’un socio-écosystème ?  Qui possède les capitaux et les moyens de représentation des intérêts ? Quels acteurs sont-ils présents dans les organismes de décision ? Comment s’articulent les différents types d’intervention des acteurs ? Quelle conscience et connaissance ont-ils des enjeux sociaux et environnementaux ? Sur la base de quelles données produisent-ils les politiques publiques ? 
Quels scenarios sont-ils utilisés pour dessiner les trajectoires des territoires ? Il faut bien comprendre que ces enjeux de gouvernance des systèmes socio-écologiques relèvent pour l’heure  de concepts théoriques, un « truc » scientifique difficile à saisir, mais que s’en emparer à l’échelle des territoires et des acteurs qui font le territoire peut constituer un véritable levier de transformation vers la soutenabilité, permettant d’augmenter la résilience des territoires, dès lors que les acteurs publics auront fait le pas de tendre la main vers les chercheurs et que les chercheurs accepteront de dialoguer en dehors d’une posture critique surplombante avec les élus, les gestionnaires, les acteurs des territoires dans toute leur diversité. Nous avons les moyens ensemble de mettre en œuvre un nouveau régime de gouvernance et mode de gestion puissant pour le territoire au-delà de la notion de service écosystémique, faisant place à la solidarité écologique au sens large et sans en faire un nouveau prétexte de compétition politique (ce concept ne doit pas être l’apanage d’un parti politique), mais un projet commun de civilisation : une nouvelle vision du monde basée sur la réinvention des rapports du clivage Humains-Nature socialement construit et entre groupe sociaux clivés. L’enjeu est de repenser ces rapports au prisme du politique en interaction avec la science et les savoirs territoriaux.

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